Octobre 17

Que ce soit instruire le sujet pour l’analyser ou l’abominer, le centenaire de la révolution d’Octobre 17 occupe les médias. Elle symbolise un antagonisme irréductible avec le capitalisme dont les débats sur ni gauche ni droite, réformisme ou révolution, sont les avatars. Avec 1789, la Révolution russe reste inscrite dans les mémoires. Pourquoi l’une et l’autre continuent-elles à susciter espoirs ou peurs, adhésion ou condamnation ? 1917, comme 1789, ne se limitent pas à une prise de pouvoir, au renversement d’un despote, mais modifient le rapport de forces entre les classes sociales, aristocratie et bourgeoisie, lors de la Révolution française, bourgeoisie, ouvriers et paysans, lors de la Révolution bolchevique. L’une et l’autre, prométhéennes dans leur finalité, sont porteuses d’un projet de transformer les rapports sociaux et d’une aspiration à créer une société nouvelle, d’où leur influence en Europe et dans les Amériques pour 1789, dans le monde pour 1917 et leur résonance dans la durée.

Dans La civilisation et la Révolution française[1], Albert Soboul fait entendre combien l’instant révolutionnaire de 1917 rejoint celui de 1789 : « De l’exigence du pain quotidien, les militants populaires dégagèrent confusément l’affirmation du droit à l’existence : il faut que les hommes mangent à leur faim. On ne saurait rechercher ici un système doctrinal cohérent ; les revendications se précisèrent sous le poids de la nécessité. Leur unité vient de l’égalitarisme foncier qui caractérisait la mentalité et le comportement populaire : les conditions d’existence doivent être les mêmes pour tous. Au droit total de propriété, générateur d’inégalité, les sans-culottes opposèrent le principe de l’égalité des jouissances : que leur importait la liberté sans l’égalité politique elle-même sans l’égalité sociale ? » Plus que mettre fin à une tyrannie, roi ou tsar, l’horizon de la prise de la Bastille, comme celui du Palais d’Hiver, ont ébranlé le monde, parce qu’au vouloir être des citoyens libres s’ajoutent celui qu’ils soient égaux.

Si la liberté est une longue et difficile quête contre toutes les forces qui l’entravent, quête continue, pour défendre les acquis et en conquérir de nouveaux, l’égalité est également une longue et difficile quête contre toutes les forces qui l’entravent, quête continue, pour défendre les acquis et en conquérir de nouveaux, mais combien plus difficile, car les rapports sociaux, de classes ne sont pas seuls à y faire obstacle : la force de l’habitude, les mentalités transmises, des intérêts particuliers légitimes ou égoïstes, les envies, les besoins, les ambitions, la complexité de chacun font que la contradiction vers l’égalité est aussi en soi.

L’égalité proclamée en 1789, de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins, 1917 voulait l’instituer. Fantasme pour ses ennemis, objectif atteignable pour ses tenants, l’idée prévalut que la transformation des rapports de production devait, moins d’individualisme, plus de collectif, contribuer à créer les conditions d’une transformation des conceptions et des modes de penser. Les faits et la pratique, montrent que c’était naïveté de croire que des hommes et des femmes façonnés par le féodalisme et le capitalisme, imprégnés par des siècles de règles de soumission et de poids des hiérarchies, vont, en une ou deux générations, se libérer de l’ancien, ne pas le reproduire et être l’homme nouveau auguré. Une telle notion revenait à sous-estimer la force corruptrice de l’individualisme que le capitalisme instille, utilise, manipule, exalte et le poids des traditions et croyances transmises. L’égalité ne relève pas d’une avant-garde consciente ni, mécaniquement de la socialisation des moyens de production, mais touche à l’infinie complexité des gens. C’est un des enseignements de l’échec des Révolutions au XXe siècle.

Le discours politique et idéologique peut faire croire que se réalise la transformation des gens et de la société ; elle se réalise, mais les conceptions anciennes continuent pendant des temps longs à peser sur les comportements, à rester présentes dans les têtes. On pouvait penser que, mis sous le boisseau pendant plusieurs générations, le poids des traditions, des modes de penser anciens étaient sinon effacés du moins atténués dans les mémoires. Le basculement politique des sociétés se réclamant du socialisme s’est accompagné de leur liquéfaction idéologique, montrant, quand le souffle du vent change, la force et l’intensité avec lesquelles ressurgissent l’individualisme et les idées enfouies[2].

Dans nos sociétés, selon le vent qui souffle, la corrélation est évidente entre l’idéologie néolibérale devenue dominante, sacralisant l’individualisme et le champ ouvert aux discours élitistes, à l’arrogance envers les riens et à un racisme débridé.

Si la Révolution d’Octobre n’a pu inverser le rapport du collectif à l’individualisme, dire que les hommes et les femmes n’avaient pas changé est faux. Acquises ou obligées, des conceptions et des valeurs collectives, d’autres liens sociaux se sont créés. Vision tragique ou mélancolique de l’Histoire, on ne peut nier dans le projet socialiste, même bafoué ou trahi, des résultats tangibles dans l’émancipation, on ne peut oublier que cela a représenté pour des millions de gens des raisons d’espérer, donnant sens et rôle à ceux qui n’étaient rien.

Comme, la liberté et les droits de l’homme, annoncés par la Révolution française, ne sont toujours pas une réalité, la révolution bolchevique n’a pas réalisé l’égalité. Mais, liberté et égalité, droit de la personne et responsabilité collective, sont une quête dont la braise ne peut être éteinte. Attisée au stade de la mondialisation par la réalité économique et sociale, aucun discours dominant ne peut étouffer l’idée d’égalité politique et sociale. Question posée et à résoudre qui nécessite, tirant les enseignements d’Octobre 17, une pleine compréhension des obstacles que représentent la complexité de chacun et la mémoire aliénée de tous dans le cheminement vers l’égalité.


[1] Éditions Arthaud, 1982.
[2] Dans nos sociétés, selon le vent qui souffle, la corrélation est évidente entre l’idéologie néolibérale devenue dominante, sacralisant l’individualisme et le champ ouvert aux discours élitistes, à l’arrogance envers les riens et à un racisme débridé.

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