Sur le rapport de forces

De la décolonisation à la mondialisation

Le capitalisme, né au Moyen-âge du commerce maritime sur l’arc allant de Venise aux villes hanséatiques, est dans son essence impérialiste. Participant de sa logique expansionniste de domination et de profits, les conquistadors ouvriront les routes de l’appropriation du monde. Avec le capitalisme industriel – main mise sur les territoires, les richesses naturelles et les peuples – on passe d’un colonialisme de comptoirs (commercial et de traite) aux empires coloniaux. Si, après la Seconde Guerre mondiale, les luttes de libération portent des coups à la domination impérialiste, depuis les années 1980, la mondialisation a étendu l’hégémonie capitaliste concurrentielle aux cinq continents. Mais, si le capitalisme est hégémonique, son centre historique, le monde occidental ne l’est plus. Affaibli au terme de la Première Guerre mondiale, confronté aux luttes de libération nationale après la Seconde Guerre mondiale, se croyant, fin de l’Histoire, définitivement hégémonique dans les années 1990, il voit sa domination mise en brèche par l’émergence de nouvelles puissances et par une conjugaison de crises économiques, financières, politiques, militaires, institutionnelles, idéologiques.

Cette situation ne peut surprendre, depuis des années l’alerte est donnée ; il était impossible que les effets cumulés de l’aggravation de l’exploitation sociale, de la crise économique et financière du système, des politiques de guerre et d’ingérence militaire qui depuis 25 ans n’ont connu que des échecs militaires, de la prévalence de l’individualisme sur les besoins communs, du rejet et de l’exclusion de l’autre, du discours sur le conflit des civilisations, soient sans conséquence. Il était inéluctable qu’il en résulte conflits, résistance et répression.

Pour les mouvements sociaux et émancipateurs, si intenses que soient les crises et évident l’affaiblissement du monde occidental, la mondialisation ayant étendu les tentacules de l’économie de marché à la planète, le rapport de force dans le cadre de l’État-nation s’est détérioré. Ce constat amène souvent une mélancolie révolutionnaire à évoquer les années 1950/60, décennies marquées par l’intensité des luttes entre le capitalisme, l’impérialisme et les forces révolutionnaires et émancipatrices. Des peuples réussissent alors à vaincre, y compris militairement, les puissances coloniales, des dictatures sont combattues et renversées, de puissants mouvements populaires se soulèvent contre les ségrégations, le tiers-monde est une zone de tempêtes, la littérature et les écrits révolutionnaires nourrissent les débats, les mouvements de libération et révolutionnaires créent un rapport de force favorable aux forces libératrices. Il en est résulté une situation qui menace la domination et les intérêts impérialistes et colonialistes. Pour préserver leur mainmise, ceux-ci vont tout mettre en œuvre : recours à la guerre, aux coups d’État et à la violence, afin d’endiguer et d’annihiler les luttes des peuples d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine.

N’ayant pas pris la mesure de l’intensité de la répression, des moyens militaires, financiers et économiques déployés contre ces peuples par les puissances coloniales, celles-ci bénéficiant de plus d’une absence de solidarité des forces progressistes avec les luttes de libération dans le monde occidental, l’appréciation faite du rapport de force réel fut alors plus triomphaliste que lucide.

D’évidence, l’intensité révolutionnaire dans le monde n’est plus la même. Sauf que, lors du cours révolutionnaire dans le tiers-monde et de la contre-révolution de l’impérialisme pour le combattre, les forces progressistes en Europe ont été spectatrices de la violence dirigée contre le tiers monde. Mais, le néo-libéralisme, qui a prévalu dans les années 1970, devenu dominant au tournant des années 1990, fait que les peuples européens ne sont plus spectateurs, ils subissent directement, dans toute leur intensité, les lois de l’économie de marché et aujourd’hui, dans le monde occidental, la situation est politiquement, socialement, coercitivement, plus intense qu’elle ne l’était dans les années 1950-60.

Pour qu’existent, dans la situation d’un capitalisme globalisé et d’un rapport de force affaibli, les conditions du « On va gagner », modifier le rapport de forces dans le cadre national ne peut suffire. Contrer et inverser les politiques capitalistes néolibérales nécessite un autre rapport de forces au niveau global, c’est là où le cours de la décolonisation nous apporte des enseignements. Au stade de la mondialisation, la situation des forces émancipatrices en France et dans les pays européens n’est pas sans parallèle avec celle des états colonisés dans lesquels l’idée a longtemps prévalu qu’il était impossible de modifier l’ordre des choses. Pour les peuples colonisés, une condition première de se libérer du colonialisme fut, partant du village, de se doter de la capacité d’organiser et d’engager la lutte de libération nationale, de créer un autre rapport de forces contre le pouvoir colonialiste. Des peuples ont acquis cette capacité sans quoi rien n’est possible et ont mené victorieusement des luttes de libération, mais le cours de la décolonisation n’aurait pas eu l’ampleur qu’il a eue (avant d’être entravé par la violence et le néocolonialisme) sans que soit aussi modifié le rapport de forces au niveau mondial. C’est l’importance du mouvement des non-alignés, dont Bandung fut le déclencheur et la Tricontinentale l’expression la plus radicale[1], l’un et l’autre ont modifié les équilibres dans le monde et représenté un apport essentiel aux luttes et revendications des peuples du tiers-monde.

Mais un autre rapport de forces, pour s’opposer au dispositif institutionnel politique, économique, financier, militaire du capitalisme mondialisé, comme il en a été pour le mouvement de décolonisation, ne peut naître spontanément, il doit se construire partant du local au national jusqu’au continental (ce fut le rôle des pays d’Asie à Bandung). Un long processus dans le cours duquel les revendications doivent avoir une vision qui ne soit pas réduite à des intérêts concurrentiels (de marché) ni être étroitement régionales ou nationales. Un autre rapport de forces ne peut être créé avec des revendications morcelées, sans rompre avec les conceptions occidentalocentristes du monde, sans solidarité entre les luttes avec d’autres peuples, dans leurs diversités et différences, sans que se réalisent des alliances du cadre local au cadre global. On ne peut lutter contre les inégalités économiques, sociales, culturelles au seul niveau national, sans conscience de l’infinie complexité des situations et des gens dans le monde. Que l’on parle d’écologie, de genre, de santé, d’éducation, de la faim, de migrations, de guerre, d’industrialisation, de relations internationales, de menace nucléaire… il n’est pas de sujets, du local au global, qui ne soit une cause commune aux peuples du monde.

L’indépendance des pays colonisés fut une cause commune (même si elle n’a pas été reçue ainsi dans le monde occidental), sortir des fourches caudines du capitalisme mondialisé néolibéral qui aggrave les inégalités entre les gens, entre les peuples, entre les États et répand avec des politiques interventionnistes et néocoloniales, la guerre et la violence, est une cause commune. L’histoire n’est ni finie ni écrite, mais il ne faut pas se tromper et se mentir, il faut prendre la mesure du rapport de forces réel dans la confrontation avec le capitalisme. Le modifier demande une stratégie, une volonté de rompre avec les tendances à penser et à agir enfermé dans son pré carré, avec son seul clan pour horizon ; ce ne peut être une aventure personnelle ni un mouvement spontané, ce serait là dangereusement sous-estimer l’adversaire. Sans, pour citer Fanon, faire peau neuve, sans mailler et internationaliser les revendications économiques, écologiques, sociales, humanitaires, identitaires, égalitaires, sans lier et organiser les luttes dans sa rue avec celles lointaines, le rapport de force au stade de la mondialisation ne pourra être modifié et toute action et démarche émancipatrices s’en trouveront entravées, paralysées.

Nils Andersson


[1] D’où l’importance pour l’impérialisme d’annihiler le premier
    et d’éradique le second. 

Images extraites de Révolution AAA n° 5 et 12/13

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