Trente ans après, l’Albanie toujours ignorée (1)

En 2002, je retourne de façon inattendue à Tirana. Catherine Samary avec laquelle, opposés à l’intervention buschienne en Irak, nous sommes en contact depuis la CICG[1], me propose de faire un reportage pour le Monde diplomatique. Nous avions eu quelques échanges lors desquels je lui avais dit combien les commentaires sur l’Albanie étaient souvent vus à travers le prisme yougoslave dont elle est une spécialiste avertie. Rien de plus logique puisque, depuis 1945, la Yougoslavie, par ses positions et sa démarche, constitue un sujet de référence pour les spécialistes des Balkans et pour les questions du socialisme. Je suis sensible à sa proposition.

Si l’on excepte quelques brefs séjours, je retrouve, plus exactement je redécouvre Tirana, trente ans après mon départ. Le pays vit sous perfusion Européenne et de la manne envoyée d’Italie et de Grèce par des travailleurs saisonniers ou par des ingénieurs et des spécialistes exilés aux États-Unis et au Canada. La spéculation foncière a transformé la ville où se multiplient les tours ; comment ne pas se poser la question de savoir si, en les construisant, ont été prises en compte les normes parasismiques ? Si l’on s’écarte de l’avenue centrale qui mène de l’université à la place Skanderbeg, rues et quartiers sont difficiles à reconnaître. À la recherche de la maison où j’avais habité, Rruga Gjin Bue Shpata, je passe plusieurs fois devant sans la retrouver ; finalement, entourée de nouvelles constructions, elle est là, restée en l’état.

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Le pays ne vit plus dans le climat conflictuel et de grandes crises des années 1990 (effondrement des pyramides financières spéculatives, soulèvements armés et pillages dans le sud et le nord du pays), les gens distinguent les avantages du nouveau régime – la possibilité pour ceux qui le peuvent de voyager – et ceux de l’ancien – un enseignement de qualité, des soins médicaux accessibles. À propos de l’enseignement, lors de conversations on souligne que si de nombreux Albanais émigrés ont trouvé du travail à des postes de cadres aux États-Unis ou au Canada, c’est parce qu’ils avaient été « bien formés », ce qui ne serait plus le cas pour ceux qui aujourd’hui sortent de l’université.

Les deux visages de la francophonie

 Venir en Albanie, c’est retrouver Violetta Kekezi et Petrit, son mari, l’un et l’autre toujours aussi attentifs, dévoués, généreux ; Violetta garde le même enthousiasme comme enseignante de français à l’université, il en faut pour que les étudiants restent motivés alors qu’ils savent qu’ils n’ont pratiquement aucune chance de pouvoir poursuivre leurs études en France ni même, pour beaucoup d’entre eux, de visiter le pays. Parmi les causes, un rapport de force entre les services de l’ambassade de France et la chaire de français à l’université – il ne semble pas acquis qu’il revient aux Albanais de décider de la formation de leurs étudiants -, et une politique délibérée de favoriser les élèves payants de l’Alliance française fait que les bourses pour les étudiants de l’université sont rares. Au lycée de langues également se constate un manque de matériel pédagogique pour le français, contraste évident avec les moyens reçus d’Italie pour les classes d’italien. Il est à espérer qu’il soit aujourd’hui mieux répondu aux besoins et souhaits des étudiants qui choisissent le français.

Écho à une réalité plus passée que présente, l’anglais est devenue la première langue apprise, l’Albanie est membre de l’Organisation internationale de la francophonie. Pendant mon séjour sont organisées les journées de la francophonie. À cette occasion, un petit livre de poèmes est présenté, d’une qualité plus que méritoire, écrit par des élèves de lycées de différentes villes d’Albanie, sa réalisation a été financée par le Canada. L’ambassadeur du Canada est présent, il fait une brève intervention en s’excusant d’être anglophone, côté ambassade de France, un conseiller, quelque part dans l’assemblée, aucune prise de parole. Une fois de plus se constate le rôle de défense de la langue française que représente, pour des États francophones, la francophonie, alors que, pour la France, elle est plus un relais de sa politique étrangère.

Déambulant dans Tirana, je regarde les premières pages des quotidiens, plus foisonnants dans les pays pauvres que dans les pays mieux lotis (la diversité des quotidiens était plus grande en France au sortir de la guerre qu’aujourd’hui). Sur l’un d’eux il est question d’un poème d’Ismaïl Kadare, Le sultan rouge, poème qui avait été censuré en 1974 parce que critique contre le régime ; mis à l’index, détruit pas les censeurs, sauf que Le Sultan rouge a été retrouvé, enfoui dans les archives, l’intérêt est donc grand d’en connaître la teneur ; sa lecture montre qu’il n’est pas un pamphlet contre le régime, le brûlot n’en était pas un, cela suscite débat dans les milieux intellectuels.

Le rêve européen

Lors des entretiens préalables à la rédaction du Monde diplomatique, Dominique Vidal m’a proposé de porter attention à la place de l’Albanie dans le cadre du Nouvel ordre mondial, pays indépendant ou sous protectorat et d’observer comment s’opère la voie de l’intégration à l’Occident qui, comme pour les autres pays de l’Europe orientale et balkanique, passe par l’OTAN, sur quoi vient se greffer la question épineuse du Kosovo[2]. Pour mieux appréhender ces questions, j’ai au préalable rencontré des fonctionnaires européens à Bruxelles ; leurs constats et leurs critiques sont certainement pertinents, mais enfermés dans le moule institutionnel de la machine européenne et les carcans de ses règles, ils accordent peu d’attention à comment vivent et pensent ceux à qui ils imposent leurs potions magiques.

Selon des experts de l’Union européenne, les Albanais ne croient pas en leur pays. Comment y croire alors que la crise politique est permanente, que le pays se trouve dans une situation d’assisté, avec un milieu politique corrompu, figé dans ses luttes de clans et miné par des structures mafieuses ; rien, aujourd’hui, ne s’obtient d’un ministre ou d’un maire sans bakchich. Simple anecdote sur la banalité de la corruption, dans un restaurant nous nous trouvons à une table proche de celle où dîne un ministre récemment nommé ; après son départ, on me fait remarquer avec ironie qu’il n’a encore rien compris : il a payé son repas ! Autre point, l’insécurité ; je veux me rendre en autobus à Korça, on essaye de m’en dissuader, c’est risqué d’effectuer le voyage seul, je maintiens mon projet ; la veille, on m’informe que j’ai rendez-vous le lendemain avec un ministre. Mon programme ne me permet plus de me rendre à Korça. Hasard ou coïncidence de ce rendez-vous, je ne sais, mais corruption politique et insécurité mafieuse sont deux réalités. Tristement, échos et informations en témoignent, ces maux ne se sont nullement atténués.

Pour réaliser le reportage, es suggestions de Violetta me sont très précieuses et la carte de visite du Monde diplomatique, un vrai sésame. Ma connaissance antérieure du pays va m’aider à distinguer cette Albanie si différente que celle que j’ai connue, mais les hommes et les femmes avec qui je parle, ce sont bien, relations, coutumes, caractères, les Albanais que j’ai connus. Lors des entretiens, langue de bois, mal universel, à l’écoute des discours assurant que l’économie de marché est la solution à tous les problèmes ou l’énumération des maux du communisme ; il m’est arrivé de rappeler à mon interlocuteur que j’avais connu son père qui avait des fonctions importantes dans l’ancien régime et qu’il se justifiait d’avoir ente-nous une approche moins schématique. Cela précisé, j’ai été très impressionné par la vitalité du débat intellectuel sur les réalités auxquelles l’Albanie est confrontée.[3]

Nous sommes douze ans après la chute du régime communiste et quatorze ans de plus ont passé depuis lors ; il s’agit donc d’une photo des interrogations, préoccupations et aspirations qui étaient alors celles des Albanais, mais l’essentiel des questions posées, l’appartenance à l’Europe, l’identité bouleversée, les réseaux mafieux se posent toujours, avec la même acuité.

La quête du Graal

L’intégration de l’Albanie à l’Europe est une question obsédante, non comme une revendication, mais comme un droit légitime fondé sur la géographie, la culture et l’histoire. Lors de notre rencontre, le Premier ministre Pandeli Majko, se veut serein sur le processus d’intégration : « il ne doit pas se réaliser en se fondant sur des intérêts nationalistes ou de lobby, mais s’inscrire dans un processus qui embrasse toute la région et, en ce sens, nous nous efforçons de faire ce qu’il incombe à l’Albanie, sans dire que nous sommes les meilleurs, mais sans admettre que nous serions les plus mauvais. »

Cette « intégration » est indissociable de la question de l’identité qui, au stade de la mondialisation, est source de crises même au sein des nations historiquement les plus anciennement constituées. Pour Artur Zheji, cinéaste et journaliste, (:) pendant l’époque d’Enver Hoxha les sentiments patriotiques s’identifiaient avec le communisme(,) ; celui-ci disparu, il en résulte une crise identitaire très profonde et « quiconque voudrait parler de thèses nationalistes avant que la crise identitaire soit dépassée, serait un aventurier » et d’ajouter « malgré leur naïveté les Albanais ont compris cela ». Artur Zheji donne comme preuve de cette naïveté du peuple albanais l’exode massif de 1991, il ne s’agissait pas de bateaux pour émigrer, mais d’un départ vers une illusion. Cependant, précise-t-il, à l’encontre d’idées trop simplistes, si la crise identitaire que connaît le pays est « le signe d’un peuple ancien qui ne peut se mettre dans un nouveau costume pour avoir un autre look », à l’inverse, la capacité d’adaptation des immigrés est une parfaite illustration de la vitalité de ce peuple. C’est pourquoi, pour Artur Zheji, si dans l’idée européenne les Balkans ne sont pas un mot creux, si les Balkans ne sont pas seulement un marché et un lieu d’expérimentations, un choix européen est possible pour les Balkans.

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Artur Zheji

Mustapha Nano, journaliste, fait, lui, le constat que l’Europe institutionnelle exporte dans les Balkans des modèles tout prêts ; alors que les réalités sont d’une grande diversité et les identités multiples, on veut imposer un modèle unique. En Albanie, politiciens albanais et experts occidentaux ont imposé une constitution, un code électoral, mais qui sont rédigés avec des mentalités et des modes de penser étrangers. Le moule imposé ne correspond pas aux structures de la société albanaise, il ne répond pas à la recherche d’une identité dans un pays où beaucoup de gens quittent les villages, ce lieu où ils ont leur statut social, leur place à l’intérieur du clan, pour venir s’agglomérer dans les villes où ils se retrouvent dépourvus d’identité. Dans le même temps, une autre part importante de la population émigre, avec les ruptures liées à l’exil.

L’identité, la question qui ne se pose pas à ceux qui en ont une

Edi Rama, maire de Tirana, personnalité politique montante, souligne que cette identité frustrée est la source du manque de sens d’appartenir à son pays, à sa ville, à son espace. « La société albanaise est un fleuve qui détruit son propre lit et la classe politique au lieu d’être une digue qui transforme cette énergie en puissance, y fait obstruction ce qui génère des conflits, qui débouchent sur une anarchie chaotique. »[4]

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Edi Rama

Obsédante dualité entre une identité disparue et l’intégration de l’Albanie à l’Occident. Fatos Lubonja, écrivain et polémiste, relève qu’elle ne peut se ramener à une langue qui compte, l’anglais, un pays qui compte, les États-Unis, une monnaie qui compte, le dollar. C’est une appartenance pleine et entière et non octroyée à l’Europe et au monde qui doit être reconnue aux Albanais. Aspiration que je retrouve chez tous les interlocuteurs.

Ma rencontre avec Fatos Lubonja, revêt un caractère particulier, son père, Todi Lubonja était, quand je travaillais en Albanie, responsable de la culture à Tirana, nous nous étions rencontrés à plusieurs reprises et j’avais pu juger de son entendement et de son ouverture d’esprit.[5] Lors du débat sur les questions culturelles, qui, comme je l’ai déjà relevé, dépassait largement ce cadre et touchait à la lutte de succession, Todi Lubonja s’était retrouvé entre le marteau et l’enclume, il perdit sa fonction et fut éloigné de Tirana avec sa famille. Il n’est pas de pouvoir qui ne pratique pas la disgrâce, la mutation, la mise au placard, la condamnation. L’insupportable, en raison du mode de pensée traditionnelle qui classifie les familles en bonnes ou mauvaises, du manichéisme qui vous fait exemplaire ou traître, non pas pour des actes criminels ou des malversations, mais pour de divergences d’idées. D’honoré vous devenez pestiféré, la nasse se referme, sans espace alternatif, un tel mode de fonctionnement qui relève d’un mode clanique de la société, n’est nullement l’apanage des régimes communistes, il se retrouve ailleurs. En Albanie, l’avoir maintenu et non combattu après la libération, comme il en a été pour de nombreux autres modes de penser imprégné d’un passé féodal, a été une limite à l’émancipation de codes ancestraux.

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Fatos Lubonja

 

Nous abordons le sujet de la transition après la chute du régime communiste ; pour Fatos Lubonja les Albanais ont considéré le capitalisme comme la terre promise et l’Occident comme le sauveur, mais se trouvent au pouvoir des kleptopolitiques qui ne peuvent être que soumis à ceux qui les ont faits. Souvent, les anecdotes révèlent des réalités profondes, Fatos Lubonja me rapporte celle-ci : Dieu créa le monde et donna des lacs et la mer à l’Albanie. Ses voisins dirent c’est beaucoup. Dieu donna encore des mines et du pétrole à l’Albanie, ses voisins dirent c’est trop. Dieu dit je vais encore donner à l’Albanie du soleil, ses voisins toujours plus irrités s’exclamèrent, c’est excessif ! Dieu dit, ce n’est pas tout, je vais encore donner à l’Albanie des politiciens. 

La seconde partie de L’Albanie toujours ignorée, sera mise sur le site le 14 novembre.

[1] Coalition Internationale Contre la GuerreGuerre. Voir Mémoire éclatée, p. 496/498.
[2] L’Albanie en quête de reconnaissance et Tirana, l’OTAN et les Balkans, Le Monde diplomatique, juin, 2002
[3] Parmi les personnes interviewées : Pandeli Majko, Premier ministre, Luan Rama, ministre de la défense, le ministre des affaires européennes, Sali Berisha, chef de l’opposition, Edi Rama, maire de Tirana, les président du parti démocratique et du parti républicain, l’ombudsman du peuple, Genc Rulli, directeur de l’Institut des recherches internationales, des intellectuels et journalistes, notamment, Dritero Agolli, Fatos Lubonja, Mustapha Nano, Artur Zheji.
[4] Edi Rama, alors relativement nouveau dans le paysage politique, suscitait des espoirs, aujourd’hui, devenu Premier ministre, il se confond dans l’ensemble du monde politique albanais déprécié.
[5] Voir Mémoire éclatéee, page 416 et 417.

 

 

 

 

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