1957 : Un photoreporter au Festival de Moscou

Quelques mois après l’invasion de la Hongrie un Festival mondial de la jeunesse est organisé à Moscou, Festival où se réunissaient, venant des cinq continents, des membres de partis et d’organisations communistes, progressistes, pacifistes, des mouvements de libération nationale. Il n’est pas alors de rassemblement de jeunes plus important. Prenant part à l’organisation de la participation suisse, j’ai relaté dans Mémoire éclatée, contexte d’alors, le refus par les autorités suisses du projet de William Jacques de jouer à Moscou L’Histoire du soldat de Ramuz et Stravinsky, ce qui, texte, partition et chorégraphie, aurait été une première en Union soviétique ; sont aussi rappelés un feu du premier août sur les bords de la Volga et les jugements lus dans la presse allant jusqu’à demander que les participants au Festival « soient vaccinés à leur retour »[1].

Alors que les événements de Hongrie avaient provoqué, principalement en Suisse alémanique, un climat d’hystérie illustré par l’ostracisme manifesté à l’encontre de Konrad Farner, le Festival rencontre à contrario un réel intérêt, dépassant le champ militant et même celui de la gauche, les 600 places réservées à la délégation suisse s’avèrent insuffisantes. Le comité d’organisation, composé de François Dumartheray et d’un couple dont je garde un fidèle souvenir, fut donc dans l’obligation de refuser des demandes.

Parmi les « pèlerins de Moscou », ainsi baptisés par la presse, l’un d’entre eux avait retenu l’attention de notre petit groupe d’organisateurs. Photoreporter, il avait une recommandation de L’Illustré suscitant une certaine perplexité : on imaginait mal ce journal, plus encore dans le contexte du moment, publier un reportage favorable et même objectif sur un Festival de la jeunesse se déroulant à Moscou. On s’est interrogé sur ses intentions, sur la réponse à donner ; le manque de place aurait pu être évoqué, au contraire, jugeant qu’il était représentatif de la diversité de la délégation suisse, sa demande fut acceptée.

S’il fut l’objet d’une attention particulière, ce ne fut pas à Moscou, mais en Suisse, sur le chemin du retour. Nous sommes prévenus à Kiev que de violents incidents se sont produits à Zürich lors de l’arrivée d’un premier groupe de participants au Festival et que des appels sont lancés pour « accueillir » le second groupe. Des dispositions sont prises, les CFF ayant refusé que le train s’arrête avant Zürich, la sonnette d’alarme est déclenchée peu avant pour permettre à ceux qui habitent Zürich, la Suisse centrale et le Tessin, de descendre rapidement du train et d’éviter ainsi d’être confrontés à l’hostilité des manifestants.

En gare de Zürich, l’important est d’éviter tout incident ou provocation ; il est veillé à ce que personne n’ouvre les portes des wagons et demandé à tous de maintenir fenêtres closes et rideaux baissés. C’est là ou le photoreporter devient l’objet de suspicions : motivation professionnelle, attrait du scoop, peuvent l’amener à ne pas respecter les mesures de précautions prises. Il est décidé de surveiller son compartiment et d’être attentif à son comportement. C’est la nuit, des policiers sont en faction sur le quai, on entend la rumeur des manifestants maintenus devant la gare, portes et fenêtre restent closes, le train repart. RAS, les appréhensions concernant le photoreporter n’avaient pas de raison d’être.

En 2016, je visite avec Pierre Canova la fondation Pierre Gianadda, lieu incontournable, qui rompt avec le rituel du tracé imposé de salle en salle. Un lieu autre où, de l’intimité avec le tableau, protégés que nous sommes sous le balcon, lorsque nous rejoignons l’espace central, notre regard se déploie sur l’ensemble de l’œuvre exposée. Grâce à Pierre, je rencontre, chaleur et passion de vivre, Léonard Gianadda ; l’échange porte sur l’exposition visitée, L’œuvre ultime de Picasso – bel hommage à Jacqueline – puis dévie sur le Festival de la jeunesse, non pas sur celui de 1951, pour lequel Picasso avait dessiné le foulard, mais celui de 1957, une soixantaine d’années se sont écoulées, le photoreporter était Léonard Gianadda.

Le rappel de la « surveillance » dont il avait été l’objet amuse chacun, puis son récit révèle le photographe passionné qu’il était et combien ce voyage a compté pour lui. Léonard Gianadda avait alors 22 ans, comme pour beaucoup de participants, passer le « rideau de fer » n’était pas une adhésion ; peut-être une bravade, franchir un interdit, mais aussi un besoin de découvrir, de comprendre. Dans le livre de l’exposition, Léonard Gianadda, 80 ans d’histoire à partager [2]– autre hommage à une femme, Yvette Giannada – il relate son Festival : « À partir de 1956, j’ai fait de nombreux voyages pour des reportages. Celui de Moscou en 1957, est parmi les plus importants… À Moscou, environ trente mille participants étaient présents pendant trois semaines. L’événement était extraordinaire, car à l’époque le rideau de fer portait bien son nom. À Moscou j’ai pu faire ce que je voulais. Je suis allé interviewer le clown Popov, Vladimir Kuts le grand coureur médaillé olympique et puis j’ai fait des photos de Khrouchtchev et des autres dirigeants. Le 1er août, j’étais à l’ambassade de Suisse. Il y avait une réception, Boulganine est arrivé et j’ai pu faire toutes les photos que je désirais. Le même jour, à l’improviste, j’ai tiré le portrait de Janos Kadar, celui qui avait appelé les troupes russes à la rescousse lors de la révolte hongroise. Les blindés soviétiques avaient fait leur entrée dans Budapest. L’indignation fut mondiale. Or, quelqu’un avait mis l’insigne de la fête nationale au plastron de Kadar, ce ‘traitre’. Je l’ai pris en photo et le cliché a été publié en Suisse. Cela a fait scandale, particulièrement dans la presse alémanique. L’Illustré a alors publié un démenti : ‘Non, non, on ne connaît pas Gianadda’. À la suite de cette histoire, je n’ai pas pu publier mes photos ou très peu. » Cela l’amène à renoncer à la carrière de photoreporter.

Carrière interrompue, mais les photos du Festival ne sont pas restées dans leur boite ; en 2009, présente pour l’inauguration de l’exposition De Courbet à Picasso, Irina Antonova, directrice du Musée Pouchkine, remarque dans l’un des espaces de la Fondation, les photos du Festival, ce Festival auquel elle aussi a participé,    « Je me souviens très bien de l’atmosphère et je l’ai retrouvée dans ces images… Le festival marque une étape importante pour notre pays. Léonard ne savait pas ce qui se passait, mais il a très bien senti ce qui se dégageait de ces journées » [3]. Ainsi, en 2010, les photos de Léonard Gianadda seront exposées au Musée Pouchkine, puis dans 15 villes de Russie, avant de l’être à nouveau cette année, à Moscou, au Musée des arts décoratifs et populaires dans le cadre du 100e anniversaire de la Révolution russe. Événement couvert par L’Illustré

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Nota bene. « Le festival marque une étape importante pour notre pays. Léonard ne savait pas ce qui se passait, mais il a très bien senti ce qui se dégageait de ces journées », ces propos d’Irina Antonova ne font que rendre plus grande l’incompréhension des autorités suisses qui ont interdit de jouer lors du Festival de Moscou, l’Histoire du soldat, ce conte populaire narré par Alexandre Afanassiev, né entre Minsk et Kiev, transposé par Ramuz et Stravinsky entre Denges et Denezy.


[1] Neue Zürcher Zeitung.
[2] Sophia Cantinotti, Jean-Henry Papilloud, Léonard Giannada ;
    80 ans d’histoire à partager, Fondation Pierre Gianadda, 2015
[3] Le Nouvelliste, 3 février 2010.
Photos : Léonard Gianadda sur la place rouge, le train des « pèlerins de
Moscou », la Fondation Pierre Gianadda, foulard du Festival dessiné
par Picasso.

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