Foisonnement de revues : quand Lausanne rompt la pesanteur ambiante

À la lecture des premiers chapitres de Mémoire éclatée, Pascal Cottin [1] a été surpris par l’effervescence de revues publiées au tournant des années 1950 à Lausanne. Françoise Fornerod a, dans un ouvrage remarquable par sa densité et sa rigueur, si justement qualifié ce moment remuant : théâtre, cinéma, art, écriture, politique, de « le temps des audaces »[2]. Voir également l’article de Pierre Jeanneret dans le No 21 des Cahiers de l’histoire du mouvement ouvrier, Contestations et mouvements 1960-1980: «Le Mouvement démocratique des étudiants».

L’interrogation de Pascal Cottin est pertinente et m’a incité à faire un inventaire de ce foisonnement de revues et à rappeler ceux et celles qui en étaient les initiateurs. En 1949, Freddy Buache, infatigable animateur des ciné-clubs, creuse le sillon vers une cinémathèque suisse et, « reprenant l’idée de la coexistence des arts » crée Carreau, une précieuse source d’informations artistiques et littéraires résolument non conformiste. Y participent, Edmond Gilliard, François Lachenal, Alfred Wild qui ont fait Traits, cette grande revue de résistance anti-totalitaire publiée de 1940 à 1945. Cessant de paraître en 1955, Carreau renaîtra dans le même esprit de 1957 à 1960 sous le titre de Carrérouge, avec un éditorial signé Freddy Buache, Marcel Thuillard, l’imprimeur, et Michel Péclard, le typographe.

En 1950, l’événement est la parution de Rencontre, revue résolument inscrite dans son temps, celui de la fin de la Seconde Guerre mondiale et ce qui lui succède, la guerre froide. Ses initiateurs, Henri Debluë, son directeur, Michel Dentan, Jean Messmer, Pierre Schlunegger, Yves Velan, Georges Wangen. Pour eux, littérature et politique ne sont pas deux mondes distincts, bien que faisant référence au rôle des Cahiers Vaudois et qu’y soient publiés Corina Bille, Maurice Chappaz, Catherine Collomb, Jean Cuttat, Philippe Jaccottet… Influences de Sartre, d’André Bonnard, plus lointaine de Marx, la revue se voit étiquetée de « communiste ». L’intensité des débats du moment suscite des tensions idéologiques dont Georges Haldas, qui déplace le centre de gravité de la revue sur « les problèmes vitaux de l’homme actuel », est le protagoniste. En 1953, elle cesse de paraître.

C’est l’année où paraît son antithèse, Pays du Lac. Dans Mémoire éclatée, je rapporte l’esprit dans laquelle la revue a été créée avec un regard certainement différent de celui de chacun de ceux qui l’on animée. Jacques Chessex est le cœur et l’âme du comité de rédaction qui réunit initialement Jean-François Henri, Olivier Bonard, Roger Noverraz et André Perroy ; il sera élargi à Pierre Canova, Jean-Louis Cornuz, Michel Dentan, Jean-Louis Rebetez, Jean-Pierre Schlunegger, Jean-Luc Seylaz et Odette Vernet.

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Cette même année autour de Gilbert Delacrétaz, Bernard Antenen, André Besson, Pierre Canova, François Leuba, Antoine Martin, est publié Alambic, qui aura trois numéros. On retrouve dans cette initiative la personnalité et l’influence de ce maître exceptionnel que fut Edmond Gilliard.

Toujours en 1954, autre initiative, Jean-Louis Rebetez qui en est le rédacteur en chef, crée, imprégnée par la personnalité d’André Bonnard, avec Michel Buenzod, Jacqueline Chevalley, Jean-Luc Seylaz, que viendront rejoindre Marianne Béguelin et Jean-Claude Wagnières, la revue Contacts dont la couverture du premier numéro est illustrée par Géa Augsburg. Son caractère est différent, social et politique ; elle est engagée dans deux grands sujets du moment : la menace atomique et les dépenses d’armement, mais elle se prononce aussi sur la question du droit de vote des femmes et s’affirme contre les mouvements xénophobes qui commencent leur résistible ascension. Contacts paraîtra jusqu’en 1981 et aura donc une vie plus longue que toutes les revues nées durant ces années 1950.

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Pays du Lac disparaît en 1955 pour reparaître sous le titre de Domaine Suisse animé par des membres de la rédaction de Pays du Lac, Jacques Chessex Pierre Canova, Jean-Louis Cornuz, Michel Dentan, Jean-Louis Rebetez, Jean-Pierre Schlunegger, Jean-Luc Seylaz, Odette Vernet, rédaction élargie à Pierre Centlivres, Henri Debluë, Severino Filippini, Pierre-Henri Gonthier, Philippe Renaud. Bien qu’étant alors en Suède, je suis, signe d’amitié, maintenu dans la rédaction.

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Mais la question du lien entre culture et politique traverse ou interroge chacun de ces projets ; c’est ce que veut affirmer Clartés, dont j’assure la rédaction avec Marcel Roch, Jean Moser, Freddy Buache, Pierre Canova, Jacques Chessex, François Geyer, Sylvain Goujon, Arthur Riesen. Comme pour Pays du Lac, un chapitre de Mémoire éclatée s’y rapporte.

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On voit combien au fil des rédactions les noms des animateurs et auteurs se rencontrent, se croisent et se retrouvent, mais tous, à quelques exceptions – Yves Velan, Georges Haldas, Corina Bille, Jean Cuttat – sont lausannois, appartiennent à ce pays du lac, témoignant : écriture, débats, engagements, d’un besoin, d’une nécessité de s’exprimer, de briser la pesanteur ambiante.

Si ce simple inventaire de revues qui n’ont souvent eu une existence que de quelques numéros pouvait susciter réactions et témoignages, cela permettrait de faire entendre ce que furent, pour Lausanne alors et après, ces années foisonnantes.

NA

PS : Il est une revue née en 1950 à Lausanne qui eut une longue vie, jusqu’en 2004, ce sont les Cahiers des amis de Robert Brassilach, cela ne tient pas aux interrogations culturelles et politiques de Lausanne et de la Suisse romande, mais relève d’une autre Histoire.

[1] http://pascalcottin.jimdo.com/

[2] Françoise Fornerod, Lausanne le temps des audaces, Éditions Payot, 1993.

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