L’abomination raciste, d’hier à aujourd’hui

Dans une campagne présidentielle qui révèle, comme celle de l’élection de Trump aux États-Unis, combien la crise démocratique, constitutionnelle et morale de nos sociétés est profonde se repend, rejet et discrimination de l’autre, la gangrène du racisme. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, l’horreur concentrationnaire imposant le silence, on a pu croire les théories racistes bannies si ce n’est extirpées. L’imaginer s’était se leurrer sur l’imprégnation dans les têtes des sentiments de supériorité, d’intolérance, de frustration, de compensation, de refus de la différence, c’était ignorer les rancœurs collectives de l’histoire, c’était croire qu’il n’y aurait plus jamais d’aspirants au pouvoir prêts à utiliser la fange du racisme.

Si les races n’existent pas et que ce vocable, comme l’a dit Albert Jacquard, sert à définir « les populations qui ont des fréquences voisines pour la plupart des gènes », les idées préconçues sur les inégalités entre différentes populations ou entre couches sociales sont de tout temps et se manifestent en tous lieux.

Selon Le Robert, c’est en 1930 qu’apparaissent dans la langue française les mots racisme et raciste; en vérité, dès les années 1890, Gaston Méry en fait usage dans une feuille antisémite et nationaliste. Mais, que le mot ait existé ou non, ne change rien ; le racisme, qui relève aussi bien d’un sentiment de supériorité, d’appartenance à une élite, que de défense ou de refoulement, est, sous ces différents visages, l’un des comportements, sous-jacent ou ouvert, les plus répandus qui soient dans l’histoire des populations, des ethnies, des peuples, des nations et des États, c’est pourquoi il faut encore et toujours le dénoncer et le combattre.

Rappelons ce qu’au XVIIe siècle écrivait le comte Henri de Boulainvilliers pour qui « les François originaires ont été les véritables nobles et les seuls capables de l’être », la race inférieure, l’autre, c’est le manant, le gaulois. Selon Boulainvilliers, « il y a deux classes d’hommes dans le pays », la noblesse française d’origine germanique, race de conquérants, et le tiers état composé des Gallo-Romains, et il n’hésite pas à affirmer : « tous les Francs furent gentilshommes et tous les Gaulois roturiers ».

Au cours du XVIIIe siècle Arthur de Gobineau se situe dans cette lignée des défenseurs d’une aristocratie pure de race et de culture, pour lui, la cause de la décadence de l’Europe se trouve dans le métissage : « la part du sang aryen, subdivisé déjà tant de fois, qui existe encore dans nos contrées, et qui soutient seul l’édifice de notre société, s’achemine chaque jour vers les formes extrêmes de son absorption ».

Durant la seconde moitié du XIXe siècle s’opère le passage de l’expression de « mentalités racistes » à la formulation de théories à prétention scientifiques, fondées sur la supériorité de l’homme blanc, aryen. La naissance de l’analyse de l’inconscient, de la psychanalyse, va apporter sa contribution au déterminisme racial. Ainsi en 1895, le docteur Gustave Le Bon arrive à la conclusion que « chaque peuple possède une constitution mentale aussi fixe que ses caractères anatomiques » et que celle-ci résulte de « certaines structures particulières du cerveau ». Le racisme n’est plus seulement pour Gustave Le Bon, pigment de la peau, lobe de l’oreille ou lèvre lippue, le cerveau lui-même témoigne de la supériorité ou de l’infériorité des races. Il en découle le racisme du genre, pour Gustave Le Bon, comment la femme aurait-elle un cerveau égal à celui de l’homme ?

À la construction du « scientisme » racial participe également le professeur Vacher de Lapouge. Il écrit en 1899 : « aux fictions de Justice, d’Égalité, de Fraternité, la politique scientifique préfère la réalité des Forces, des Lois, des Races, de l’Évolution ». Ses « recherches » aboutissent à proclamer la supériorité du dolichocéphale blond (aryen avec une boîte crânienne allongée) sur le brachycéphale (celte au crâne arrondi). Vacher de Lapouge ira jusqu’à préconiser l’élimination des êtres inférieurs, ainsi le rejet de l’autre, devient tribunal raciste, la solution finale se dessine.

 

Au tournant du siècle, Charles Maurras se lamente sur la grandeur de la monarchie, symbole du bien que malmène la bassesse de la République et de la démocratie, image du mal et s’en prend à « l’impudence » du Juif, d’autant plus diabolique que le « peuple juif est révolutionnaire ». La théorie du complot contre l’élite blanche prend corps, la Révolution française, le plus grand des crimes, selon Maurras procéderait « d’un effort de l’Étranger et de ses suppôts en vue d’évincer l’indigène » pour imposer le pouvoir des « dynasties juives et métèques ». Avec lui, dans la lignée du racisme élitiste, se retrouve le clivage entre Francs et Gaulois et son journal, L’Action française, qui se réfère du « nationalisme intégral », devient un propagateur très influent des idées contre-révolutionnaires et anti-parlementaristes. Ainsi dans ses colonnes Henri Vaugeois, professeur de philosophie, y écrit que l’antisémitisme est précisément l’une des forces que le nationalisme peut opposer « au parlementarisme qui nous livre à l’étranger ».

Dans la mouvance de L’Action française s’exprime également le socialisme national qui tend à fondre nationalisme et syndicalisme révolutionnaire dans une même doctrine. En 1914, Georges Valois, un des tenants du socialisme national, imagine celui-ci fondé sur « le mouvement syndicaliste (qui) substitue à la poussière d’individus, que veut trouver au-dessous de lui l’État républicain, les groupements professionnels sur lesquels s’appuie la monarchie traditionnelle française ». On trouve dans ses écrits les doctrines du corporatisme de Georges Sorel qui seront un vivier des cohortes fascistes. L’évocation démagogique ou l’utilisation des aspirations et revendications sociales des couches populaires par les droites extrêmes n’est nullement chose nouvelle.

Maurice Barrès, comme Maurras est antiparlementariste et antisémite, mais il reconnaît la République puisque, selon lui, il faut prendre « les choses dans l’état où elles se trouvent ». Cependant, son républicanisme se fonde sur « l’acceptation d’un déterminisme », la loi sacrée des filiations qui s’exprime par les voix de « la terre et des morts » qui sont à l’origine, de la « conscience nationale » qui doit s’unifier derrière un chef unique, un « homme national », un « homme-drapeau ». La référence républicaine par les hérauts du chauvinisme national, là aussi rien de nouveau.

Rien de nouveau toujours quand Jean-Marie Le Pen, « roturier gaulois », selon son ancêtre de Boulainvilliers, déclare : « les races ont été créées par Dieu, et, de ce fait ont certainement leur raison d’être… C’est vrai pour les hommes, comme ça l’est pour les chiens ». Aucun confusionnisme, comme il s’en repend aujourd’hui, ne peut effacer la nature irréductible qui distingue ceux qui exaltent les sentiments nationalistes et racistes et le discours de ceux qui s’appuient sur la raison, le respect de droits de l’homme, le progrès moral des sociétés humaines et qui combattent les sentiments racistes et d’exclusion qui existent dans la société.

La bête immonde n’est pas morte, ceux qui sont prêts à des fins électoralistes à manger dans la même auge que le Front national, à interpréter les discours édulcorés de sa descendance ou entendre ceux d’autres résistibles ascensions au pouvoir, acceptent, quels que soient les motifs et arguties, la logique de haine du racisme. Du mépris à la solution finale, le chemin est plus court qu’on le pense.

 

NA