La violence des mots…

La violence des mots n’est pas moins cruelle que la violence physique. Entre un Bousquet, l’administrateur, Touvier, l’exécutant ou Brasillach, la plume, une hiérarchie de la violence raciste peut-elle être établie ? Violence de toujours et de partout, la violence raciste est indissociable des conquêtes et des dominations coloniales lors desquelles, dans les actes et dans les mots, elle s’est pleinement accomplie.

Ainsi, la Bulle papale de Nicolas V du 8 janvier 1454 proclame : « Nous avons concédé au Roi [d’Espagne] Alphonse… la faculté pleine et entière d’attaquer, de conquérir, de vaincre, de réduire et de soumettre tous les sarrasins, païens et autres ennemis du Christ où qu’ils soient… [d’accaparer] tous les biens par eux détenus et possédés, de réduire leurs personnes en servitude perpétuelle… ».

En 1758, le Père Gumilla, évangélisateur de la Compagnie de Jésus, Supérieur des Missions de l’Orénoque, défini ainsi l’indien : « D’un point de vue général, il est sans nul doute un homme. Mais d’un point de vue moral, je ne crains pas d’affirmer que l’Indien barbare et sylvestre (vivant dans la jungle amazonienne) est un monstre jamais vu ».

Au XIXe siècle, l’expansion du capitalisme industriel succédant au colonialisme esclavagiste et de comptoirs, va modifier le système en rationalisant l’exploitation économique, sociale et humaine des peuples colonisés. Le colonialisme fondé sur le racisme est la pensée unique du tournant du XIXe siècle, comme l’économie de marché et la pensée unique d’aujourd’hui.

Ainsi, Jules Ferry, l’un des symboles de l’esprit républicain, prononce le 28 juillet 1885, devant l’Assemblée nationale, son fameux discours sur « les fondements de la politique coloniale ». Il y définit l’objectif économique capitaliste du colonialisme : « Ce qui manque à notre grande industrie… ce qui lui manque le plus, ce sont les débouchés… La concurrence, la loi de l’offre et de la demande, la liberté des échanges, l’influence des spéculations, tout cela rayonne dans un cercle qui s’étend jusqu’aux extrémités du monde… Or, ce programme est intimement lié à la politique coloniale… Il faut chercher des débouchés » qui signifie conquêtes militaires : « la politique coloniale de la France s’est inspirée d’une vérité sur laquelle il faut rappeler votre attention : à savoir qu’une marine comme la nôtre ne peut se passer, sur la surface des mers, d’abris solides, de défenses, de centres de ravitaillement. » Le statut de Puissance exige d’avoir un esprit de conquête : « Rayonner sans agir, en regardant comme un piège, comme une aventure toute expansion vers l’Afrique ou vers l’Orient, vivre de cette sorte pour une grande nation, c’est abdiquer. » À l’industrie, l’armée et la puissance, Jules Ferry n’oublie pas d’ajouter le rôle civilisateur de la colonisation fondé sur la supériorité de la race blanche : « Les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. Je dis qu’il y a pour elles un droit parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. »

Cette voix de l’impérialisme français ne se différencie en rien de celles des autres impérialismes qui se concurrencent et s’affrontent. Joseph Chamberlain, ministre anglais des Colonies déclare en 1895 « Oui, je crois en cette race, la plus grande des races gouvernantes que le monde n’aie jamais connue, en cette race anglo-saxonne, fière, tenace, confiante en soi, résolue, que nul climat, nul changement ne peuvent abâtardir et qui infailliblement sera la force prédominante de la future histoire et de la civilisation universelle ».

Le député allemand Julius Kopsch lui fait écho devant le Reichstag en 1904 affirmant que « La question des indigènes doit être résolue uniquement dans le sens de l’évolution naturelle de l’histoire universelle, c’est-à-dire que la moralité supérieure doit avoir le pas sur la civilisation inférieure. L’État moderne, en tant que puissance coloniale, commet vis-à-vis de ses sujets le plus grand des crimes, lorsque se laissant hypnotiser et dominer par de confuses idées humanitaires, il épargne aux dépens de ses propres nationaux des races nègres vouées à disparaître. »

Avec le président des États-Unis, William McKinley, cela relève de la Réal-mystique, en 1903 il justifie lors d’un interview l’annexion des Philippines en affirmant avoir eu « un entretien avec Dieu dans les couloirs de la Maison-Blanche, lui ordonnant de conserver les Philippines pour civiliser et christianiser les indigènes. »

Ce ne sont pas là des paroles de conquistadors ni celles de généraux et colonels ivres de carnages, mais les déclarations de dirigeants politiques de grandes puissances qui se louent d’être des démocraties. Effrayant et impitoyable mépris de l’autre, ce semblable que l’idéologie raciste ne permet pas de considérer comme son égal. Une conséquence de ces discours qui légitiment le système raciste-colonial, ce sont des générations qui vont être éduquées en leur enseignant la supériorité de l’homme blanc, ce qui, implacable engrenage, a conduit à la peste brune. Peste brune dévoilant, comme l’écrit Aimé Césaire dans le Discours sur le colonialisme : « au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXe siècle » que « le nazisme n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme, ce n’est pas l’humiliation de l’homme en soi, c’est le crime contre l’homme blanc, c’est l’humiliation de l’homme blanc, d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique. »

Violence des actes ou violence des mots, entre René Bousquet signant ses arrêtés, Paul Touvier conduisant ses interrogatoires et les écrits de Robert Brasillach dans Je suis partout, le racisme n’est pas à hiérarchiser, il n’est jamais insignifiant. Ainsi, quand les mots ne sont pas prononcés sous l’emprise du fanatisme ou dans l’ivresse du pouvoir, mais formulés sereinement, froidement : « Normalement, chez moi, on doit donner des prénoms dans ce qu’on appelle le calendrier, c’est-à-dire des saints chrétiens [1] », résistible ascension de la bête hideuse, c’est la violence des mots qui se libère.

[1] Eric Zemmour, 16 septembre 2018, dans 
l’émission Les Terriens du dimanche